« Cher Ahmed »
Ahmed, cela fait maintenant bien longtemps que j'attends ta lettre franchissant à dos de mulet le Jbel Sahro. Elle fera fi de ces montagnes sauvages, inch al laah, portant ton amitié vers moi.
Si je t'écris ce jour, c'est que je ne suis pas certain de pouvoir continuer
notre relation comme hier. Je vais devoir venir te rejoindre.
Depuis 2 mois déjà, la censure sévie dans mon pays. La bibliothèque de mon village a été vidée la nuit dernière, les pompiers se sont empressés d'allumer le foyer avec les quelques exemplaires de « fahrenheit 451 » de Bradbury laborieusement trouvés. Ironie du sort !
Je garde en mémoire notre correspondance à ce sujet, et je ricane en douce sachant ton exemplaire bien à l'abri dans ton douar.
Al Kitaab résistera.
S ils savaient l'enrichissement apporté par leurs actions. Quelques ouvrages en anglais sont dissimulés dans plusieurs de nos caches. Cela ne me force qu'à m'immerger dans cette langue de Shakespeare. Ils balayent la culture sans s'imaginer que la poussière soulevée nous nourrit. Il reste bien quelques ordinateurs dont les disques durs résistent, la lutte est aussi électronique, la mémoire offerte par ces machines est stupéfiante. Nous en sommes revenus à l'utilisation des disquettes trouvées dans les poubelles des dernières décennies, elles circulent sous capes. Le papier est difficile à fabriquer, il devient laborieux de le voler au sein de nos anciennes banques. L'énergie et l'inventivité font heureusement merveilles.
Comme chez toi, le chant et la musique sont devenus des voisins permanents. Ils n'ont pas réussi à nous enlever la parole, bien le plus précieux à défendre.
On garde tous en mémoire ces textes d'anthologie : nous avons adopté l'utopie de Bradbury. Seule la torture peut effacer notre souvenir.
Il y a bien sûr de grandes manifestations officielles, avec le même rythme binaire, les mêmes paroles haineuses débitées sans aucune réflexion, les mêmes airs rabâchés, la même répétition infernale de lhistoire de lhomme.
La vie doit sembler simple pour tous ceux qui ont vendu leur droit de penser au Chef Suprême. C'est avec une pauvre histoire qu'il s'est construit. C'est vers un chaos de vides qu'il veut nous entraîner.
Tu sais, il mest difficile de résister à ce matraquage idéologique, à cette spirale de la haine. Combien de fois ai-je eu envie de répliquer aux coups par les armes. Heureusement, tu es là, parmi les autres, pour me rappeler ton histoire dont je nai put sauverle livre à temps.
Je me sens enfermé comme toi lorsque tu survivais à Tazmamart. Ma cellule est plus grande et je garde la possibilité d'aller voir les autres.
Dans le pire des cas, s'ils me jettent dans leurs geôles, j'essayerai de me comporter comme toi, de garder ma dignité d'homme. Ils ne pourront jamais effacer de ma mémoire tous les mortels qui ont été contre l'asservissement. Ils pourront me tuer ou me rendre fou, ils ne pourront jamais enlever de la mémoire de mes amis le fait que j'ai été une personne, faible quelquefois, mais qui a toujours essayée de s'enrichir moralement. Ils ne pourront jamais nous tuer tous, nous enlever de leurs souvenirs.
Ils ne pourront pas effacer mes amis qu'ils ont tués, ils m'ont gravé à jamais ces hommes et femmes qui m'ont aimé. La douleur qu'ils m'ont donnée est mon arme contre l'oubli.
Nous sommes en eux en tant que haine, ils resteront les détenteurs de nos existences.
Leurs essais pour réformer l'histoire est impossible. Ils ont bien lu 1984 de G.Orwell que tu affectionnes à juste raison, ayant été victime de cette désinformation. Ils n'ont retenu que ce qui les intéressait, délaissant l'essence même de ce fabuleux récit. Où est leur joie ?
Ou est-il ce jour où je t'invitais à venir dans mon magnifique pays ? C'était toi hier qui me proposais l'hospitalité !
Je ne sais pas si tu pourras lire cette missive, si cela advient, inch al-laah, c'est que je suis face à toi avec Saïd.
Il ne supporte plus cette vie dans les caves, privé de soleil sous lequel il a grandi, épinglé du croissant vert. Nous avons décidé de l'aider à passer au Maroc, ainsi que quelques autres préférant affronter la mort plutôt que la haine.
C'est avec notre héritage de résistance que nous avons trouvé un moyen de passer ce mur de la honte. Qu'ont ils fait de notre Mer Méditerranée ?
Ils n'ont pas non plus compris la nature, tentant de la dompter au lieu de la respecter. C'est là que nous les attendons, c'est là que nous les tromperons.
Tu comprendras que je ne t'en dise pas plus pour des raisons stratégiques.
Prépares moi les livres des écrivains de ton pays, de ceux qui comme les Algériens sont maintenant reconduits en Afrique du Nord par containeurs entiers, coupés une fois encore de leurs terres natales.
Livres nos témoignages comme il a été fait avec le tien sous le règne de Hassan II. Béni soit ton pays aujourdhui.
Je suis contraint de refuser ton offre, j'ai trop d'amis qui attendent mon retour, il y a trop à faire ici. Tout ce retard à rattraper, toute cette vie à recréer. Il convient de rouvrir cette fabuleuse route allant du Nord au Sud sur laquelle je t'ai rencontré, Je t'expliquerais lorsque nous aurons retrouvé notre liberté de penser.
Jamais ils ne nous empêcheront de voyager, de nous rencontrer, que cela soit sur le sol magnifique de notre planète, ou dans les méandres de nos esprits.
Bientôt Ahmed, tu verras mon sourire, déjà mon ami tu es avec moi.
Slama
Sadiq Raphi
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3 mai 02 - Pour que les exclus continuent
à vivre et à sortir du gettho où nous les enfermons.
Pour que nul nagrandisse ces murs de lintolérance.